Prix de thèse 2026
Le 22 mai 2026, pour la quatrième année, l’université Sorbonne Paris Nord a remis ses Prix de thèse lors de la cérémonie diplômes de doctorat.
Ces prix distinguent deux thèses issues des écoles doctorales de l’université : deux en sciences exactes et expérimentales et deux en sciences humaines et sociales.
Ces prix visent ainsi à récompenser des travaux récemment publiés pour leur qualité exceptionnelle et à reconnaître l’excellence de la contribution des doctorants et doctorantes à la production scientifique.
Le jury a sélectionné pour l’école doctorale Erasme : Gabriela Banita et Paul Blain
et deux accessits : Juliette Massart et Simran Agarwal
Gabriela Banita
Spécialité : Langue, civilisation et littérature du monde anglophone
Laboratoire : Centre de recherche pluridisciplinaire en Lettres, Langues, Sciences Humaines et des Sociétés (Pléiade)
Direction de thèse : Françoise Palleau, Maria-Chiara Gnocchi et Aurélie Journo
Sujet : Naviguer entre racines et routes : le topos du retour dans la littérature nigériane et de la diaspora nigériane contemporaine
Paul Blain
Spécialité : Histoire du droit et des institutions
Laboratoire : Institut de droit public, sciences politiques et sociales (IDPS)
Direction de thèse : Jacques Maury de Saint Victor et François Saint-Bonnet
Sujet : La liberté intellectuelle, L’état, les dogmes, la société (1789-1905)
À une époque marquée par une mobilité mondiale sans précédent, le thème du retour émerge comme un prisme essentiel à travers lequel la littérature nigériane contemporaine et celle de la diaspora nigériane interroge les questions d’identité, d’appartenance et de structures de pouvoir mondiales. Cette thèse examine ainsi l’évolution de ce thème, caractéristique majeure de la littérature nigériane, dans les récits d’après les années 2000, en particulier dans le contexte de la mondialisation. S’appuyant sur une approche méthodologique qui met en dialogue la théorie postcoloniale, la pensée décoloniale et les études sur le traumatisme, tout en accordant une attention particulière aux choix stylistiques et rhétoriques, aux schémas de caractérisation et aux structures thématiques, cette étude analyse une sélection variée de textes fictionnels et non- fictionnels. À travers des lectures approfondies des texte littéraires, elle met en lumière la manière dont les auteur·rice·s négocient les complexités du retour tout en affrontant les contradictions inhérentes à l’écriture depuis une dissonance géographique. En effet, il est particulièrement remarquable que nombre de ces récits de retour soient aujourd’hui produits par des écrivain·e·s nigérian·e·s établi·e·s dans le Nord global, ce qui soulève des questions sur l’impact de leur positionnement sur leurs représentations du retour au pays. Cette thèse examine, donc, comment cette dissonance géographique façonne leurs récits, influençant à la fois leurs préoccupations thématiques et leurs structures narratives. De plus, cette recherche s’attache à appréhender de façon nuancée la manière dont la littérature nigériane contemporaine traite du désir d’enracinement dans un monde de plus en plus caractérisé par la mobilité, tout en résistant de manière critique aux écueils de l’essentialisme et du nationalisme. En particulier, le premier chapitre de cette thèse retrace l’évolution du motif du retour dans la littérature d’après l’indépendance jusqu’à nos jours. Alors que les récits du retour d’autrefois portaient souvent une critique des jeunes nations indépendantes à travers la figure du « been-to » tragique, les narrations contemporaines reflètent une société plus fluide et connectée, pourtant marquée par des inégalités persistantes. Ces œuvres, donc, ne se limitent pas à une seule exploration identitaire individuelle mais interrogent les dynamiques globales de pouvoir et les circuits de diffusion de la littérature africaine. Les chapitres suivants explorent différentes manifestations du retour. Certains récits, comme Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie et A Bit of Difference de Sefi Atta, illustrent un retour possible, motivé par un rejet du Nord global et une redécouverte du Nigéria. D’autres, à l’instar de Foreign Gods, Inc. d’Okey Ndibe et Travellers de Helon Habila, montrent comment le retour est entravé par des réalités socio économiques, notamment pour les migrant·e·s précaires ou les réfugié·e·s. Every Day is for the Thief de Teju Cole présente une forme de retour plus abstraite et esthétique, questionnant la représentation du pays natal et la représentation tout court. Enfin, I Am Still with You d’Emmanuel Iduma et Looking for Transwonderland de Noo Saro-Wiwa, deux œuvres non-fictionnelles, montrent que le retour peut servir de moyen de confrontation avec les traumatismes personnels et collectifs. Une constante dans ces textes est leur dimension critique. Contrairement aux récits postindépendance qui ciblaient principalement les dysfonctionnements des personnages nigérians comme métaphore du dysfonctionnement de la nation, les textes contemporains s’attaquent aussi aux illusions du Nord global. Les personnages migrent souvent dans l’espoir d’un avenir meilleur, mais font face à des déceptions profondes, notamment en raison du racisme et des inégalités systémiques qu’ils et elles y rencontrent. Ces récits reflètent ainsi l’injustice structurelle du monde globalisé. Par ailleurs, la circulation de ces œuvres soulève un paradoxe. Bien que ces textes thématisent le retour au Nigéria, ils sont en majorité publiés dans le Nord global avant d’être accessibles localement. Ce phénomène, qui révèle les structures de pouvoir dans la production littéraire, est souvent abordé de manière réflexive par les auteur·rice·s. Plusieurs textes de mon corpus, en effet, explorent leur propre statut au sein du marché mondial du livre, questionnant la tension entre reconnaissance internationale et enracinement local. Enfin, cette thèse souligne que l’évolution des genres littéraires montre une diversification des formes de retour. Alors que le roman réaliste dominait auparavant, les auteur·rice·s contemporain·e·s explorent davantage d’expérimentations stylistiques et hybrides. Des éléments de métafiction, l’inclusion de la photographie ou de souvenirs personnels viennent enrichir les récits, témoignant d’un renouvellement du champ littéraire lié au Nigeria. Cette thèse se conclut en observant que tant que la migration restera une réalité pour les Nigérian·e·s, la question du retour continuera d’inspirer la littérature. Dans un monde de plus en plus marqué par la mobilité et l’incertitude, les narrations du retour offriront de nouvelles façons d’explorer les tensions entre racines et routes, attachement et déracinement, pays d’origine et pays d’accueil. Cette dynamique évolutive atteste de la capacité de la littérature à saisir les mutations du réel et à offrir, à travers l’art, un espace de réflexion critique sur les transformations du monde contemporain.
Cette thèse a pour ambition d’analyser le rapport entre le droit et les idées d’un point de vue historique, entre 1789 et 1905. Pour ce faire, elle envisage la religion, la presse et l’enseignement seulement comme des modalités de la liberté intellectuelle. Elle part d’une constatation : le système juridique peine à appréhender des pensées, faute de matière concrète. Il n’a d’autre choix que de le faire à travers des corps. Quand il se sent menacé, l’État qualifie de « fait » toute idée qui lui paraît déplaisante. Ce discours du droit sur la pensée exprimée en tant qu’acte matériel doit être pris au sérieux. C’est pourquoi l’expression de « fait idéel » permet de concevoir un rapport, saisi par le droit, entre les idées et les actes. Le fait idéel constitue le versant négatif du dogme (religieux, politique, moral et social), corps d’idées à caractère normatif indiquant ce qui est considéré par l’État comme incontestable. L’économie générale des dogmes de 1789 à 1905 montre que ceux-ci tendent à se remplacer les uns les autres. L’effacement de l’un d’entre eux offre un espace à la liberté intellectuelle mais ne peut le faire sans l’appui d’un autre dogme. Dans ces conditions, tout régime juridique protecteur de la liberté intellectuelle aboutit à une aporie.
Juliette Massart
Spécialité : Histoire
Laboratoire : Centre de recherche pluridisciplinaire en Lettres, Langues, Sciences Humaines et des Sociétés (Pléiade)
Direction de thèse : Ivan Jablonka
Sujet : Enseigner la Shoah aux enfants
Vecteurs, pratiques et enjeux de transmission d’un passé traumatique des années 1960 à nos jours
Simran Agarwal
Spécialité : Sciences de l’information et de la communication
Laboratoire : Laboratoire des Sciences de l’Information et de la Communication (LabSIC)
Direction de thèse : Claire Parfait et Lilian Lahieyte
Sujet : La gouvernance des plateformes de l’information en ligne en Inde : Une approche d’économie politique
Depuis le procès Eichmann de 1961, la captation des témoignages des victimes de la Shoah joue un rôle clé : le statut des témoins s’affirme socialement et historiographiquement. Il est attendu des témoignages qu’ils assurent non seulement la transmission d’une mémoire de l’événement, mais encore qu’ils en permettent la compréhension, qu’ils favorisent la production de savoirs. Ainsi, entrelacée avec la question de la progressive construction mémorielle de la Shoah en France, c’est aussi la construction d’une question d’enseignement et d’éducation qui est en jeu. L’ère des témoins ouvre certes une période propice à l’écoute et à la reconnaissance sociale des témoins, mais se double également d’une volonté d’apprendre des violences du passé, voire d’en tirer les moyens de prévenir les violences du futur. C’est à partir de ce constat qu’il fut question de comprendre la place des enfants dans ce processus de construction et d’appropriation de savoirs sur un passé traumatique. L’enjeu est de proposer une histoire « à hauteur d’enfants », tant par les sources et le terrain mobilisés (littérature pour la jeunesse, écoles et musées-mémoriaux) que par une réflexion de fond sur le rôle de l’empathie comme vecteur de compréhension rationnelle de l’histoire par les enfants. L’étude de trois rôles majeurs dans lesquels sont placés les enfants (passeurs de mémoire ; gardiens du passé et garants de l’avenir, enquêteurs) permet enfin une analyse de l’évolution des enjeux et des pratiques de transmission d’un passé traumatique. Alors, comment des enfants de 10 ans peuvent-ils appréhender ce passé sensible ? Les pratiques d’enseignement et de médiation à l’œuvre, de même que les questions éthiques déployées autour de cette question laissent toutes entrevoir une même quête : la recherche d’une transmission juste, à hauteur d’enfants.
La thèse examine les mécanismes et les implications de la gouvernance des plateformes d’information en ligne en Inde. Elle adopte une approche d’économie politique de la gouvernance des plateformes, visant à découvrir les pouvoirs croisés et superposés de l’État indien et des plateformes dans la gouvernance des actualités en ligne. Elle s’appuie sur une littérature interdisciplinaire, en particulier sur les débats entourant la dynamique de la gouvernance des plateformes, la plateformisation de l’information, le rôle de l’État dans la gouvernance des plateformes et les approches pratiques pour équilibrer les asymétries entre les plateformes et les éditeurs. Cette recherche doctorale utilise une approche mixte, comprenant une analyse systématique des documents politiques, des entretiens semi-structurés, des observations ethnographiques et des études de cas ciblées. Elle soutient que l’ambiguïté juridique de l’État indien et les mesures de gouvernance ad hoc génèrent une incertitude omniprésente pour les éditeurs de presse en Inde, tout en exacerbant les effets de la plateformisation. En plus, les plateformes de recherche et de réseaux sociaux régissent l’information en ligne en redéfinissant la valeur publique, monétaire et épistémologique de l’information. Cette thèse va au-delà de la double notion de gouvernance des plateformes et par les plateformes, et introduit un cadre de gouvernance travers les plateformes. Ici, l’État indien gouverne indirectement l’information en ligne par le biais de l’infrastructure des plateformes, soit en contraignant les plateformes à se conformer, soit en collaborant sur des intérêts mutuellement partagés. L’État jouit ainsi d’une grande impunité tout en exerçant un contrôle indirect sur les informations critiques. Cette thèse montre également que l’industrie de l’information en ligne du pays négocie la gouvernance de la plateforme par le biais de stratégies différenciées d’intégration ou d’alternance avec les logiques dominantes de la plateforme et de l’État. Cependant, la gouvernance de plateforme n’est pas articulée de manière uniforme à travers les diverses institutions d’information en Inde, qu’elles soient linguistiques, idéologiques ou économiques. En effet, cette thèse examine les pouvoirs de négociation différenciés et les stratégies de survie d’institutions de presse ayant des positions socio-politiques et des relations avec l’État différentes. La théorisation de la gouvernance par le biais des plateformes, et le fait de situer l’analyse dans le paysage distinct de l’information en Inde, élargissent les débats mondiaux sur la gouvernance des plateformes à partir de contextes non occidentaux peu étudiés. Elle souligne également la nécessité d’aborder les dynamiques collusoires entre l’État et les plateformes afin de préserver l’indépendance et la viabilité des médias.
